Il était dit que Sassou allait montrer qu'il est et reste, s'il veut, celui qui connaît les failles de son système ainsi que les dérives qui vont avec, y compris les pratiques mafieuses qui ont cours. Apprend-on à un vieux singe à faire des grimaces ?
En lui concoctant un accueil au tambourin digne d'un Kani, l'équipe et le personnel du CHU qui s'attendaient à recevoir les éloges du Chef de l'Etat en auront eu pour leur grade. Eux qui espéraient épater Sassou avec un folklore bien de chez lui et, en prime, l'inauguration de l'auditorium qu'un simple Ministre pouvait exécuter (à défaut de donner les ciseaux à son directeur de cabinet pour couper le ruban) n'ont eu pour seule gratification que cet ordre : « Arrêtez-moi tout ça ! »
Mais, arrêtez quoi ? Pour un homme qui adore les poses de première pierre, la coupe symbolique des rubans et l'exhibition cadencée de pas de danse Otsouèrè, une telle injonction avait de quoi surprendre. Mais, qui avait dit que le Président congolais était en visite de représentation ? Visiblement, les organisateurs de cette virée présidentielle n'avaient pas consulté les bons mages pour lire les intentions exactes de Sassou. En effet ce fut la déconvenue. Ils croyaient avoir à faire (affaire ?) à une visite « pépère » qui allait se dérouler, tranquillement, d'après la feuille de route concoctée en trimbalant Sassou à gauche, à droite, au centre, pour lui montrer ce qu'un Chef doit voir quand on veut éviter d'être vertement sermonnés. Uniquement les sentiers battus, en somme. Erreur ! C'était, compter sans cet oeil du maître « auquel rien n'échappe » selon La Fontaine.
Coup de colère du chef
Ce 23 mai 2006, le Directeur Général du CHU a vécu donc un véritable calvaire. En recevant Sassou dans ce « haut lieu » de la médecine congolaise, son hôte d'une matinée est sorti de sa virée plus affecté que satisfait par ce qu'il a, de visu, constaté et observé de la décrépitude ambiante. Après avoir emprunté les couloirs tortueux du CHU pour humer l'odeur nauséabonde des toilettes bouchées, visiter la buanderie (pardon la « puanterie ») après avoir regardé avec surprise la couleur des draps qui sont passés du blanc laiteux à la couleur du lait caillé, après avoir fait un tour à la pharmacie du CHU avec ses médicaments aux étiquettes périmées qui côtoient les amas de fer rouillé, observé une halte à ce qui tient lieu des « urgences » pour se rendre compte de l'épaisseur des matelas aussi fine qu'une lame de rasoir, jeté un regard sur les brancards où on allonge les « urgentés » qui, selon ses propres dires, se battent entre la vie et la mort, etc., il n'a pas pu cacher son dégoût lorsqu'il a scruté les fourneaux qui tiennent lieu de marmite pour préparer la nourriture des malades. Beurk !
Sassou a, certes, échappé à une infection nosocomiale, mais, n'est pas ressorti moralement indemne de la visite. Car, après avoir mis les pieds dans l'eau suintante des latrines, n'eut été la qualité de ses chaussures, il aurait pataugé dans la gadoue, à cause d'une tuyauterie défectueuse dont la direction n'a pas pris soins de colmater les brèches ! Pour quelles raisons ? A cause d'un opérateur véreux à qui on a confié le marché après qu'il eut été payé rubis sur ongle. Celui-ci aurait-il disparu dans la nature sans laisser de trace et, sans, bien entendu, exécuter les travaux, le tout dans l'indifférence complice de la direction du CHU ? Une indifférence d'autant plus criarde que le patron du CHU ne se souvenait même plus du patronyme dudit opérateur ? Un vrai gag ! Il aura fallu l'instance de Sassou lui-même pour que l'un des trois noms cités dans la panique générale soit le bon. L'entrepreneur mafieux, se prénommerait Louis. En pédagogue, Sassou a simplement rappelé qu'avec moins de 15.000FCFA, le trou du tuyau pouvait être colmaté, qu'il ne fallait pas non plus attendre tout de l'Etat avant d'engager des travaux mineurs qui relèvent du simple bon sens !
Peut-être, fallait-il que le Chef de l'Etat congolais croise lui-même son regard avec celui, hagard, des malades et autres laissés pour compte de La Nouvelle Espérance pour qu'il s'aperçoive que le pays va mal et très mal ; que le système sanitaire qui fait partie des exigences du FMI pour faciliter l'accession au point d'achèvement à l'initiative PPTE est mal en point ; tout comme le secteur de l'éducation qui, malgré la foultitude d'écoles privées aux niveaux en deçà des normes requises, végète et, est tout aussi moribond comme l'ensemble de l'économie du pays. A cela, si on ajoute les coupures intempestives d'eau et d'électricité,... c'est le crépuscule !
Pour ce qui est du CHU, hier encore fierté nationale, point n'est besoin de disserter sur l'état de délabrement de cet hôpital où Sassou a eu, après un regard « méchant » sur les urgences, une révélation : le CHU méritait bien son surnom de CH-Tue.
A qui la faute ? Aux administrateurs de cet établissement ou au Chef de l'Etat ? Lui qui effectue les seules visites inopinées dans les administrations à chaque éclipse solaire ! Ne contribue-t-il pas à favoriser le laisser-aller, le laxisme et son corollaire l'impunité avec tout ce qu'elle comporte de tares ? Nul besoin donc de noircir des pages pour décrire ce délabrement. Il suffit au lecteur d'imaginer son propre cas s'il était admis comme patient au CHU en scrutant les photos ci-contre. Il faut dire que nous avons fait violence pour ne pas tout montrer. « Dites-le par les images » auraient écrit le mur des lamentations d'en face !
Une enveloppe de plus d'1 milliard de Fcfa
Ouf ! Vaut mieux tard que jamais. Huit ans après son retour aux affaires et deux ans avant les élections générales, le Président congolais a retrouvé ses réflexes d'autrefois qui lui avaient valu d'être l'½il et l'oreille de la Nation, tant rien n'échappait à sa légendaire vigilance. Ainsi, à quelques jours de son voyage pour les Etats-Unis, - d'où certainement cette descente - après avoir raclé, le 12 mai, son palais avec l'eau d'Okiessi, inauguré l'usine d'embouteillage implantée à Edou, Sassou a fait une entrée en force dans la puanteur du CHU. Il est allé au CHU. Il a visité les services. Après avoir vu et écouté, il s'est énervé. A-t-il sanctionné ? Il a préféré appliquer la « méthode Coué » : une addition du bâton et de la carotte. De cette rude et douloureuse épreuve qu'il a vécue, il a décidé de débloquer 1,650Milliards de FCFA pour réhabiliter le CHU ironiquement débaptisé « CH qui Tue » par les Brazzavillois. « Attention ! », a mis en garde Sassou Nguesso, s'adressant aux bénéficiaires de cette manne Sassou voudrait que tous les mois et, à intervalle précis, que le Directeur Général du CHU lui fasse l'état des lieux des avancements des travaux. Il veut une fiche synthétique d'une page, pas un roman, encore moins un rapport de plusieurs pages. Le but de la méthode : faire le point sur l'évolution des chantiers.
Finie l'ère des marabouts
Entre lui et le « Dégé » du CHU, il ne veut personne. Pas d'intermédiaires ni de protocole, c'est-à-dire pas de barrières entre eux. Entre les deux, ce sera « fara –à- fara » (face à face). Les règles ? Très simple ! Plus personne n'ira se pointer au Trésor pour décaisser le milliard promis. Sassou s'est rendu compte (ce n'est pas trop tôt) qu'une partie de l'argent passait trop souvent entre les mains des palpeurs professionnels qui gravitent autour du Trésor et qui, au passage, se servent sur la bête en raclant au passage les « 10% » de commission. Fini donc avec les marabouts du décaissement, les magiciens de l'arnaque et autres étrangers « bien introduits » à la Présidence qui, pour vous faciliter les sorties de fonds, se réclament du Chef de l'Etat lui-même. Au « Papa m'a dit » de François Mitterrand, s'est substituée la parade : « C'est le Chef qui a dit ! » Ce plan de travail saura-t-il échapper à cette nouvelle règle qu'il vient d'édicter au vu et au su de tout le monde ?
Simple opération de séduction ?
Il était temps de secouer le cocotier ! Mais lorsqu'on se souvient encore du coup de gueule de Sassou contre les « boukouteurs » véreux de Pointe-Noire (coup de gueule qui est vite retombé) toutes les hypothèses sont permises, y compris les moins optimistes ! Or les Congolais attendent de voir Sassou à l'½uvre et, dans le blanc des yeux, lui demander s'il s'agit d'une simple opération de séduction ou une réelle volonté de faire changer les choses en profondeur. Il appartiendra à la presse de jouer pleinement son rôle pour (chaque fois qu'il sera besoin) rappeler au Chef de l'Etat qu'il n'a pas intérêt à s'assoupir lui-même sur cette tempête qu'il vient de déclencher. Sinon, nombre d'observateurs n'hésiteront pas à crier : « Tout ce tintamarre pour rien ? » c'est-à-dire un coup de rage supplémentaire sur la liste déjà longue de doléances publiques. Après le CHU, qui sera le prochain sur le tableau de chasse du président Congolais ?
P.SONI-BENGA.