D'une fâcheuse panne d'électricité, au rang de n°1 de la Capitale :
L'épopée des orchestres amateurs au Congo - Brazzaville
On appelait « orchestres amateurs » les formations de musique qui dans le milieu des années 1970 se définissaient comme telles mais qui, généralement composées de dilettantes d'un même quartier, faisaient long feu, le temps des vacances scolaires qui, au Congo, tombent en juillet et finissent en septembre.
Contexte
Dans les années 1970, la fièvre des orchestres amateurs est à son comble à Brazzaville. Marien Ngouabi est président de la République. Marxiste, le Congo évolue dans la nébuleuse des satellites africains des pays du Pacte de Varsovie. Les étudiants sont « orientés » pour la plupart à Moscou à l'Université Emery Patrice Lumumba, certains à Cuba, d'autres en Chine, voire en Roumanie. L'occident extrêmement critiqué par les révolutionnaires de Brazzaville ne fait plus recette, sauf sur le plan de l'imaginaire. En somme, le spleen gagne les esprits. La jeunesse (par définition si dynamique) s'ennuie. A cet ennui viennent s'ajouter les tracasseries de l'UJSC qui veut à tout prix mobiliser pour le compte du parti. Il faut un exutoire à cette jeunesse pour évacuer la tension nerveuse cumulée. Plusieurs issues se présentent face au farniente : le foot, la délinquance au port fluvial du Beach, le « mi-porta » à la gare ferroviaire de Brazzaville, et la musique. Pourtant ces trois échappatoires sont globalement traitées par les parents comme délinquance !
On venait de fêter avec faste les « cent ans de lutte, dix ans de révolution » au Congo avec ce slogan conçu par les idéologues du pouvoir pour galvaniser la jeunesse et les masses paysannes à la révolution Congolaise. « Congo moké », « Congo monéné », n'était que festif avec tous ces hôtes de marque dont la militante de la cause Noire, l'Afro-Américaine Angéla Davis, qui gratifiera d'une visite mémorable au camp du Djoué les pionniers de Brazzaville qui étaient tous internés pour jouer aux majorettes à l'accueil des hôtes du Congo venus pour les festivités en ce dixième anniversaire de la révolution de 1973.
En 1972, le Congo est sacré champion d'Afrique des Nations à Yaoundé. Foot et musique sont les deux mamelles de l'identité culturelle de cette ancienne colonie française, capitale de la France Libre durant l'Occupation, et qui abrita la conférence de Brazzaville en présence du général De Gaulle.
Des musiciens sans formation : initiation
Le problème est que malgré un long passé musical le Congo ne possède aucun conservatoire de musique. Les passionnés le font en dilettantes. Autant dire que le niveau n'est pas très élevé.
Cet engouement musical se configure dans un environnement économique paradoxalement prospère. En 1974 les premiers résultats des longues prospections de la compagnie française de pétrole ELF Aquitaine sont visibles. Le Congo entre dans le club des pays producteurs de l'or noir. On annonce 22 milliards CFA de revenus pétroliers qui viennent de tomber dans les caisses du Trésor Public. Les plans de développement (triennaux puis quinquennaux) se mettent en place. Il y a des couacs.
En face, rive gauche du fleuve Congo, règne Mobutu qui joue une partition simplifiée de la négritude de Senghor intitulée naïvement « Authenticité ». Un combat de boxe est organisé à Kinshasa pour la gloire du président du MPR. Des monuments de la soul musique américaine font le voyage de Kinshasa pour découvrir les racines de leurs ancêtres déportés depuis quatre cent ans.
Que lit la jeunesse congolaise ?
L'écriture est dominée par des génies romanesques : Antoine Malonga, Tchikaya U Tam'Si, Guy Menga, Tati Loutard, Sylvain Mbemba, Antoine Létembé Ambilly, Henri Lopes (ministre de l'éducation) puis le trublion des lettres congolaises, Sony Labou Tan'Si (à l'origine obscur prof d'anglais dans un collège rural du Pool).
Qu'écoute la jeunesse ? La musique pop et la musique kinoise, camerounaise, nigérienne. Dénommé Quartier latin de l'Afrique, le Congo eut été la capitale de la mélodie africaine si sur le chapitre de la musique il n'y avait pas son puissant voisin de la rive gauche, le Congo-Kinshasa.
Si au Congo, on lit « La marmite de Kokambala » ou encore « La légende de Mpfoumou Ma Mazono », au Zaïre en face, la bande dessinée fait maison est en plein essor avec les exploits du célèbre Apolosa Mokobé. Pour faire plus fun, les fils à Papa et les enfants de la citée se partagent tous, les aventures de Blek-le-roc et Roddy, de Zembla ou encore les prouesses d'Akim dans la jungle sauvage, Amazonienne ou Equatoriale ? A défaut d'aller voir Samson et Dalila au cinéma Vog, c'est au ciné Vox, Lux ou ABC que les plus sentimentaux iront noyer leur chagrin en regardant Mangala la fille des Indes, ou à s'extasier sur les prouesses des westerns spaghettis avec Guilluamo Gemma, alias Crios ou encore Maciste avec les Titans ou le Retour des Titans pour les « Ngayas » comme on disait. A Brazzaville, la vie s'écoulait dans les années soixante-dix aux rythmes des groupes vocaux et des orchestres amateurs dont certains artistes n'avaient jamais joué d'instruments électriques avant de monter sur scène. De tous ces amateurs ou encore musiciens en herbe, les batteurs appelés « Drumeurs » s'entraînaient sur des cartons. Les cymbales et autres charlestons qui permettaient à ces derniers de faire « des roulements » étaient fait à base de tôles rouillées, arrondies et « habillées » tout autour de fils de fer.
Les racine de la musique urbaine : éclosion
Pourtant la légende veut que les premières bases de la musique eurent été posées à Brazzaville par le mythique Victoria de Paul Kamba. Wendo Kolossy lui doit à ce jour le copyright de cette épopée musicale puisqu'il transposa tout simplement le schéma de Paul kamba à Kinshasa sans trop se casser la tête. Ainsi naquit dans les années 1940 Victoria Kin, frère jumeau de Victoria Brazza.
Un peu plus tard, dans les années 1950, l'Ecole Normale de Dolisie passe aussi pour un petit conservatoire de musique, en tout cas une matrice qui accouche de trois à quatre enfants terribles de la chanson congolaise, parmi lesquels Essou Jean-Serge et Michel Boyibanda promis au métier d'instituteur mais sur le destin desquels la magie des Arts musicaux sera plus forte au point de les faire bifurquer. Voilà donc Essou Jean-Serge, sous l'½il du maître Diaboua qui se met à la flûte puis, plus tard, à la clarinette pour donner le la aux groupes qui font des sessions dans les studios de la diaspora belge et grecque de Léopoldville. Essou, Saturnin Pandi, Nino Malapet, montent Les Bantou après avoir essuyé des déboires à Léopoldville où un certain François Makiadi dit Franco leur prendra la tête pour une question de leadership au sein de la formation Ok-Jazz.
1960 est l'année d'émergence des formations professionnelles. Pêle-mêle citons : Les Bantous (Essou, Nino, Papa Noël, Edo, Nkouka Célestin) Cercul Jazz (cercle culturel de jazz), Negro-Band (Max Massengo, Michel Boyibanda, Démon Kasanaud), Novelty, Los Bachichas (Sam Mangwana). C'est la catégorie des « pros »
Arrivent les années 1970 où la musique se reproduit à travers l'amateurisme des jeunes. L'appellation « orchestre amateur » est fausse puisque les musiciens ne vivent pas de musique. En fait ils ne vivent de rien car ce sont pour la plupart des scolaires. Ce sont des musiciens en herbe.
Le sujet de ce papier se caractérise d'entrée de jeu par une fausse note méthodologique. On appelle « orchestres amateurs » les formations de musique qui se définissent comme tels mais qui, généralement composés de dilettantes d'un même quartier, font long feu, le temps des vacances scolaires qui, au Congo, tombent en juillet et finissent en septembre.
Evolution
Avant d'aller mordre la poussière des CVO (Centre de Vacances Organisées) l'amateurisme en musique affine ses premières armes dans le sillage de la musique pop, par mimétisme culturel occidental. Le pionnier de l'amateurisme est incontestablement l'inimitable Freddy Kébano qui monte quelque groupe de rock dont la portée culturelle ne dépasse guère les limites de la ville blanche de Brazzaville (Centre-ville dans le jargon local). Puis las de s'exhiber dans le centre ville, notamment au cinéma VOG, pour un public exclusivement européen, Frédy Kébano fait équipe avec Yvon Pamélo et Maurice Obambi pour former Les Esprits, une bande d'amis que l'on peut conceptuellement classer comme « semi-amateurs ». La portée musicale des Esprits touche les faubourgs de Brazzaville et déclenche une série d'ambitions imitatrices chez les jeunes désoeuvrés avant que Le Groupe Rouge (Jean-Blaise Kololo, Jean-Claude Kakou, Roland Delo) n'assène le coup de grâce à leur farniente qu'une idéologie d'encadrement marxisant rend encore plus lourd. A cause de cette chape idéologique dont le mortier est préparé par le parti unique d'Etat et étalé sur les briques de la construction socialiste par l'intrépide UJSC (Union de la jeunesse socialiste congolaise) la jeunesse brazzavilloise oisive, imbue d'exotisme et de changement regarde davantage en direction de Kinshasa que de Pékin ou de Moscou, ces capitales de la libération des masses opprimée par l'impérialisme français et américain.
Outre-fleuve règnent en maître Stukas'Boys, Thu Zaïna, Zaïko Langa-Langa, Yoka Lokolé, Isifi Lokolé, Maki Etumba na Nguaka, Empire Bakuba, Bakuba Mayopi tandis que vient de souffler l'ouragan de la Soul Music autour du légendaire combat de boxe entre Muhamed Ali et Georges Foreman. James Brown frappe fort dans la gamme musicale proposée jusque là par l'art urbain bantou que reproduisent avec indolence la mouvance d'African-Jazz (Kabasélé Joseph) d'un côté et celle de l'Ok-Jazz (Franco, Vicky Longomba, Simaro) de l'autre.
Zaïko (Evoloko, Shungu) et Empire Bakuba (Pépé kallé) servent de modèles d'imitation aux musiciens en herbe de Brazzaville. La date où pousse à foison nos orchestres en herbe peut être située autour de 1974 où chaque arrondissement de la ville, voire chaque ruelle de Brazzaville compte son groupe de musique. De Bacongo, Makélékélé jusqu'à Mikalou la Muse semble s'être incarnée chez chaque individu qui a un peu de tempo dans le corps. Le niveau n'est pas terrible. Toutefois cette forêt musicale dense laisse pousser quelque baobab qui dépasse la canopée.
Bilengué Sakana (des frères Ndouniama, Michel et Gojos), Thu Shaïna (Okana Jazzman-Sakayonsa, Karlins et Gérard Médinga), kashamankoyi (Yima Noël Fuscos) , Fuka Féza (Rovias Adampo), Chamanga (Langani Papito), Marabout (Papa Yiké, Sosoliso, Tapson, Dieudonné Mbourangon), Bambola-Musica (Marie Mathieu, Pédro Wapeshkado et Djo Issa dans le rôle de crooner) se partagent le vaste territoire de Ouénzé, Ndimbola Lokolé, (Aurlus Mabélé, Mav, les frères Diaboua, Edy et Dary) Mayi Ndombé, Mwindo, Géo Bayé (composé de dockers de l'embarcadère de Kinshasa) Mushamba (Florent Mbouma, Roger Opa, Malou Dieudonné Safou) celui de Poto-Poto, Zimbabwé (John le guitariste, Jean-Jacques Bayonne, Ntys, Soum Carol, Malonga Papillon) Kinako (Dépolo), Zakala, Ndila Moulé (Pémbélot) Fuka Féza (Rovias Adampoth) celui de Moungali, Djouéla Polépolé (Ndoulou Saye Jonas), Nzubé Likofi (Petit Poisson) celui de Bacongo Liséki Mondo-Mondo (Kimbalashow Madzelé) qui tenait ses quartiers non loin du CEG des Trois Glorieuses (actuel CEG de Bacongo) où venait tourner un certain Damien Aziwa qui deviendra dans les années quatre-vingt un des roi du Soukouss à Paris.
Dans le lot il y a les inclassables : Les Techniciens (les rares à sortir des disques vinyles), Les Chaminadiens, ChantaBouita dissidents des techniciens (Robert Massamba-Débat, Mwana Zama, Balou Canta, Toussaint, Gaston Banzoulou), les Nkowa qui n'avaient aucune assise géographique précise. Les Zakala et les Walla (Nzongo Soul) au rond point de Moungali, étaient d'inspiration rock. Les Walla Player's furent repêchés par Manu Dibango au cours d'une prestation au stade omnisport en 1978.
Jamais la culture musicale n'a été aussi libérale que sous le parti unique marxiste. Jamais l'éclosion sportive n'aura atteint des sommets sous l'UJSC favorisé par le CVO, où l'on verra éclore Le Kotoko de Mfoa driver par Mouyabi Chaleur jusqu'à la division nationale, Ndomba Géomètre et Mokoto à Fantasia, les frères Ibovi au F.C. Brazza, Glovaky avec Saint Michel de Ouenzé, Vouayamadé au Club Patro, sans oublier le Botaffogo l'équipe des Yankées de Poto-Poto, Rose Noire, Daring saoulard, Florentina, FC Romain, Laxio, Tchékos. Il en sera de même pour le handball féminin avec des valeurs sûres comme Solange Koulinka, Nicole Oba, Linda Noumazalay, Viviane Akouala, Ibata, Makouala, et les s½urs Andzanga, etc. Certes le niveau musical de certains orchestres amateurs était moyen voire médiocre, mais les quelques textes écrits et chantés par ces ensembles musicaux étaient de très haute facture instrumentale voir lyrique à l'exemple de Adis avec sa célèbre chanson « Photo na yo » interprétée par l'orchestre Bilengué Sakana.
Dans un environnement culturel pauvre en infrastructures de la logistique harmonique il ne fallait pas s'attendre à des miracles. Pourtant pour certains, les miracles eurent lieu avec Nsékéni (Clotaire Kimbolo) une émanation des Anges (groupe vocal/ballet). Grâce aux frères Kimbolo, Les Anges seront le porte étendard de la musique vocale qui survivra au séisme du débauchage des orchestres professionnels comme les Nzoï d'Ange Linaud, les Sinza Kotoko ou les Kwalakwa, pour se transformer en orchestre du même nom : Les Anges Ntsékéni. Ce qui, malheureusement, ne sera pas le cas pour le groupe vocal Les Orphelins de Joséphine Bijou qui finira par donner naissance à l'orchestre Kashamankoyi avec pour leader Fuskos, alors que Nelly Okemba ira, à la faveur des orchestres « corpo », pantoufler dans Télé-Music ; tout comme Gojos qui avait fait le succès du groupe vocal Les Cadets de Ouenzé (avec ses compères Roger Issabou, Antony), et ira parachevé sa carrière dans Bilengué Sakana aux côtés de son frangin Michel Ndouniama.
Tableau d'émergence des groupes amateurs du milieu des années 1970
Structures
niche
émergence
influence
Têtes
Bilengue Sakana kashamankoyi
Thu Shaïma
Marabout
Fuka Féza
Shamanga
Bambola - Musica
Ouenzé, Talangaï
1973
Empire Bakuba
Bakuba Mayopi
Viva La Musica
Ndouniama
Fuscos
Sakayonsa
Marie Mathieu, Pédro Wapeskado
Ndimbola lokolé
Géo-Bayé
Mayi Ndombé
Mwindo
Mushamba
Ififi Ngongui
Les Nkowa
Poto-Poto
1974
Isifi Lokolé
Béla Béla
Stukas Boy's
Originale
Zaïko
Aurlus Mabélé, Mav Cacharel, Ngouala Baron
Armand Débambongo
Zimbabwé
Kinako
Suze Yéma
Njilamoulé
Nsékéni
Wala Players
Zakala
Moungali
1974
Zaïko(puis Bantou)
Zaïko
Bantou/Cépakos
Pop
Pop
Soum Carol, JJ Bayonne, Mando, La Jeannot
Kimbolo Douley
Nzongo Soul
DjouélaPolé Polé
Liséki Mondo Mondo
Nzubé Likofi
RAS Kébo
Bacongo
1974
Zaïko
Zaïko
Cépakos
Ndoulou Saye
Madjéla-Kimbalashow
Petit Poisson
Les Chaminadiens
Les techniciens,
Chantabouita
Chamanga
Ecoles
Continental
Mwana Zama
Source : J.Senga
Emulation
Dans les années 1975, les têtes d'affiches sont Ndimbola et Zimbabwé, deux formations qui se déclarent d'entrée de jeu une guerre sans merci. Le premier sévit à Poto-Poto, le second à Moungali. A Ouenzé, trois groupes se battent pour le leadership. Deux orchestres, Kashamankoyi et Thushaïma se disputent la place de Bilengué Sakana qui a été sacré meilleur orchestre amateur de Brazzaville. A Bacongo, c'est le duel qui oppose Djouéla Polé-Polé à Liséki Mondo-Mondo et les Nzubé Likofi qui les surclassent par la maîtrise de leur orchestration : n'étaient-ils pas « l'équipe B » des Cépakos ?
Tensions urbaines
Poto-Poto est un melting-pot dont la racaille est soupçonnée composer la société globale. En fait il s'agit d'une puissante sous-culture incarnée par les Gourbas (ou groupe makayabou en encore Yankee). Ces forbans à la tête desquels se trouve Ngambali Fantômas (fils d'un propriétaire foncier) tiennent le pavé des rues de Poto-Poto. Leur réplique anthropologique à Bacongo sévit dans le périmètre du cinéma Rio et compte comme leaders des personnages comme Vouanza Carson, Tuteurs... En revanche Moungali (4ème arrondissement) incarne non seulement l'intégrité psychosociologique de Brazzaville mais aussi le quartier latin de la ville. Avec son Ecole de peinture, son aéroport, son université, Moungali dispose d'un double regard tourné à la fois vers les profondeurs de la société urbaine et vers l'extérieur. Avec celle de Bacongo, la jeunesse de Moungali a fourni les premiers contingents des jeunes partis en « aventure » en France. Cette fuite a toujours été perçue par le reste de la ville comme prestigieuse et a agi comme élément de distinction sociale par rapports au reste de la ville. C'est donc avec dédain que Moungali observe sa vieille rivale Poto-Poto. C'est donc tout naturellement qu'ils décidèrent de régler les comptes par le biais de cette science qui, rappelons-le, adoucit les m½urs : la musique.
L'affrontement
Le duel tant attendu eut enfin lieu. L'arène de ce pugilat fut le bar Bouya, rue Bakoukouya, à Poto-Poto, connu aussi pour son rôle qu'il joua dans les évènements de 1959. Le duel opposa Zimbabwé à Ndimbola. Nous sommes en 1976, un an avant l'assassinat de Ngouabi.
Campaient au chant dans Zimbabwé : Jean-Jacques Bayonne, Soum Carol, Armand Kaba, Rigo, Malik, Mac la Jeannot Makoumbou Doulouman.
Percussions : Nthys, Belmis, Malapet, Lilas ; Guitare rythmique Lazare Balosa, guitare solo, Malonga Papillon, guitare basse G. Bimbou.
Ndimbola : Aurlus Mabélé, Pédro Otsoua, (feu) Jean Baron Ngouala (feu), Mav Cacharel au chant ; Cortez Maboundou à la batterie, Djonkis à la guitare solo, Dary Diaboua à la rythmique, Edy Diaboua à la basse (ce sont deux frères dont le père (Diaboua) initia Essou-Jean Serge Spiritus à la musique).
Ndimbola Lokolé copiait sur Isifi Lokolé (Kinshasa) ; Zimbabwé sur Zaïko (Kinshasa).
Les deux groupes entraînèrent une foule immense au dancing de la rue Bakoukouya. C'était une des nombreuses occasions de mettre la sape dans le coup car, on l'aura compris, les meilleurs sapeurs débouchaient du quartier du cinéma ABC, fief de Zimbabwé auquel venaient se juxtaposer une minorité d'« héritiers » du Plateau des Quinze ans. Le duel Ndimbola/Zimbabwé mettait face à face la tradition et la modernité urbaine. Voilà pour le décor.
Le cours du match : à 20h, le dancing Bouya fit déjà son plein. Le public vint également de Bacongo pour un combat qui opposait deux coqs des quartiers nord. Les enjeux dépassaient la seule détermination du leadership musical. Il était question de la rivalité entre les cracks et les ngaya. Du moins c'est l'hypothèse qu'on pouvait fournir sur le moment.
L'arbitrage désigna Ndimbola pour ouvrir les hostilités. L'orchestre de Poto-Poto commença la bataille par une chanson « révolutionnaire » (entendez une louange de l'UJSC). Ensuite le groupe plaça un obscur morceau, réservant tactiquement le meilleur du répertoire pour plus tard. Evidemment, à cause sans doute de l'électricité dans l'air, aucun danseur n'osa se risquer sur la piste : le grand désert.
Zimbabwé prit le relais. Les instrumentistes se mirent en place, sans les chanteurs, en dehors de Soum Carol, étudiant en sociologie. L'orchestre attaqua par la présentation des chanteurs qui montaient sur scène au fur et à mesure que Soum Carol annonçait leur nom. Ce fut l'hystérie générale. La piste de danse fut brusquement noire de monde. Pour ajouter à la magie du spectacle, un membre du club fan de Zimbabwé se mit à asperger de vin de palme le centre de la piste. Aurlus Mabélé qualifia plus tard de sorcellerie cet acte. On eut dit que les esprits du Moukoundji-Ngouaka (cimetière municipal) hantaient la partie. Or dans la matinée une cérémonie parentale avait contraint les musiciens du groupe à séjourner à Moukoundji-Ngouaka. Il leur fut suggéré, par le moyen de la transe, d'observer un certain nombre de rites au cours du concert. Vider une bouteille de vin de palme sur la piste fit partie de ces recommandations des ancêtres. L'ivresse gagna le public, y compris celui d'habitude acquis à la cause Ndimboliste. Les présentations finies, Zimbabwé entonna Ta Mbemba, un morceau composé la veille par Rigo (neveu d'un lumumbiste). Diable, que se passa-t-il ? Tout le monde était en transe, musiciens et public. Parfois, il est des moments où on ne sait plus qui dirige les choses : les vivants ou les morts ? Plus aucune loi de la physique n'avait prise sur les évènements. Certaines nanas, mues par on ne sait quelle force, déchirèrent leurs jolis jean's. Les Plays Boys du Club Bataringué se mirent à exécuter des pas d'une danse qu'on n'avait pas encore créée (sauvé l'école). Le refrain de Ta Mbemba libéra les instrumentistes qui s'en donnèrent à c½ur joie. Zimbabwé inaugura pour la circonstance le système de percussion à deux batteries : Belmys et Malapet (le fils de Nino Malapet) frappaient chacun sur leur caisse claire sans se gêner mutuellement. Djo-Mali cognait avec frénésie sur les peaux de tam-tam. Papillon monta sur les aigus de sa guitare solo tandis que Lazare, avec son jeu rock, soutenait le rythme avec des accords mineurs. Ta Mbemba se jouait en Ré majeur. Le bassiste tapait d'abord un accord de ré puis un accord de mi mineur. C'était simple et envoûtant. La fièvre tomba. Fin du premier round. Chaque groupe avait droit à deux morceaux scrupuleusement minutés.
De guère lasse, Aurlus mit son groupe en place. Ndimbola avait fort à faire pour remonter la pente après la folie qui venait de frapper tout le monde, y compris son public. Le groupe de Poto-poto voulut à peine exécuter un morceau pour relever le défi qu'une panne d'électricité coupa le son. Nous avions vécu à peine une heure de duel. « Ca va revenir » dirent les optimistes. On attendit. En vain. L'électricité ne se rétablissait pas. Le délestage était effectif. Le verdict fut clair. Ndimbola avait mordu la poussière. Aurlus, batailleur, ne l'entendit pas de cette oreille. Il fit une chose qui force jusqu'aujourd'hui notre admiration. Il se rendit en ville réveiller le PDG de la SNE (Société nationale d'Electricité). S'il avait les coordonnées du ministre, voire du chef de l'Etat, il les auraient tout aussi réveillés. Pour lui, les choses ne devaient pas en rester là. Il avait une revanche à prendre. Pour cela, il était prêt à tout. Quitte à bousculer le sommet de l'Etat. Mais l'électricité ne revint pas. Le public patienta jusqu'à minuit. Rien à faire. Les esprits avaient tranché. Il était écrit que la raclée ne durerait pas. En une heure, en effet, un profond changement s'opéra. Zimbabwé était consacré champion de la capitale. Le lendemain toute la ville en fit son sujet de conversation chez Faignond, au Sporting à Poto-poto, chez Micky et chez Kipling à Moungali, à la Barrière à Bacongo.
Depuis ce jour, Zimbabwé se mit à imiter Les Bantous. De Tout choc Zimbabwé, ils mutèrent en Zimbabwé de la capitale, comme les Bantous, leurs aînés.
Ambiance houleuse à Ouénzé
En 1973, autre lieu, autres m½urs et ambiance feutrée d'un duel au sommet entre trois orchestres amateurs au style musical quasi identique. Thushaïma, Kashamankoyi et Bilengué Sakana doivent croiser le fer au stade Mbongui Saint Michel avec sa célèbre église Saint Michel des Révérends Pères Guy et Grivat, ses servants, Guy Pellat, Okoulatsongo et les frères Kéta, ses célèbres équipes de foot Patronage SMO (Saint Michel de Ouénzé) de basket Cara avec des as du panier Guy Okoulatsongo et Akoula, alias Daisy.
Bilengué Sakana et Kashamankoyi étaient inspirés par des styles musicaux proches d'Empire Bakuba de Pépé Kallé de Kinshasa. Thushaïma, pour faire la différence, avait pour modèle, le Bakuba Mayopi de Madilu Système. De Bilengué Sakana de Michado on se souviendra de la célèbre chanson « Photo na yo » jouée en Sol-Majeur, Do, Ré par un soliste (Akouala Akus) qui n'utilisait guère de médiator si ce n'est l'angle de son pouce droit donnant un peu plus de relief à son réglage grâce à la chambre d'écho qui prolongeait le son l'éloignant ainsi de la traditionnelle lourdeur du réglage de l'empire Bakuba. Cette originalité le distinguait par la même occasion des arrangements de Kashamankoyi, une ex-croissance du célèbre groupe vocal Les Orphélins de Joséphine Bijou qui s'étaient illustrés avec une chanson à la gloire de Marien Ngouabi : « Au Secours Para commando ». C'était le concert des « deuxièmes voix » et des trémolos. Pépé Kallé pour Michado de Bilengué Sakana, Diludilumuna pour Fuscos de Kashamankoyi et Madilu pour Jazzman Sakayonsa de Thushaïma.
Après une prestation plus qu'honorable de Thushaïma, malgré une place de deuxième ex-aequo avec les Zubé Likofi lors du concours national du meilleur orchestre amateur de la capitale, ce sont ses chanteurs – danseurs (Karlins, Djona, Gérard Médinga, Jazzman) qui sauveront la face grâce à une chorégraphie à la Zaïko. Puis, vint le tour de Kashamankoyi. Fuscos, pour faire monter les enchères s'empare du micro et annonce tout de go au public déjà survolté par ce duel au sommet que son groupe était le n°1 de l'arrondissement 5. Applaudissements très nourris des fans, c'était l'extase avec des commentaires de l'époque : « E yindi ! » Il ne fallait pas rater l'événement. Il sera à la hauteur de cette rivalité qui a toujours opposé ces deux groupes à la frontière de Ouenzé et Poto-Poto avec Madoukoutsékélé comme ligne de démarcation. Kashamankoyi, vient relever le niveau grâce à une prestation sans fausses notes. Comment Bilengué Sakana comptait relever ce défi ? Lorsque Bilengué Sakana rentre sur scène, ses musiciens n'ont qu'une chose en tête, laver l'affront. A l'époque, n'est pas Bilengué Sakana qui veut ou qui peut ! Lorsque les musiciens prennent place sur le podium, plutôt que de se lancer dans une guerre de micros, comme le font tous les amateurs pour citer tous les noms de leur copines et copains à tout va, les instrumentistes prennent d'abord le temps, tout leur temps pour régler leur son ; faisant monter ainsi la pression d'un cran. Arrive enfin, Michel Douniama alias Michado le célèbre interprète de la chanson « Photo na yo ». De sa grosse voix bariton à la Pépé Kallé, il annonce au micro : « Bilengué Sakana, Bilengué Sakana, le n°1 de la Capitale » ! S'en suit, un enchaînement digne des professionnels de leur morceau fétiche « Photo na yo, mobimba na yo » Tout le stade Mbongui était en communion et chantait le refrain en choeur! Les jeux étaient faits !
La musique amateur avait une s½ur jumelle : la sape. Cette tradition venue de la nuit des temps a perduré et fut remise au goût du jour à paris dans les années 1980. L'un ne pouvait se concevoir sans l'autre. Les concerts étaient les lieux des défis symboliques où l'être et le paraître jouaient de connivence. On appelait défi les duels vestimentaires. Zimbabwé entraînait sur son sillage les garçons les plus élégants de la ville. C'était les « cracks ». Ils s'habillaient comme des princes alors qu'ils étaient tous issus du prolétariat urbain. A l'époque de la Cabane Bantou, Zimbabwé fut associé à l'image des jean's blancs qu'arboraient les nanas aux concerts. Ce modèle de jean's fut naturellement appelé Zimbabwé. Mais le célèbre modèle de jean's Saint Martin porté avec une chemise blanche transparente où transparaissait un « cinglé » blanc, était très prisé. Deux couturiers, Zito, dans la rue Zananga et Mofran dans la rue Djambala étaient les meilleurs confectionneurs des jean's Zimbabwé.
S'habiller (entendez bien s'habiller) n'étaient pas à la portée de tout le monde. La stratégie de contournement du vide de la garde robe portait un étrange nom : la mine.
On appelait mineur, quiconque empruntait vêtements (et parfois sous-vêtement) pour bien paraître à un concert.
Dans les concerts, les orchestres venaient montrer leurs talents, les sapeurs leurs mines de ...mineurs. En effet ils avaient bonne mine dans leurs élégants costumes. Cette obsession du chic faisait dire aux « théoriciens » de la sape que les Congolais étaient les Italiens d'Afrique. Sous entendu les plus élégants. La référence transalpine est due au nombre de créateurs de lignes de vêtement produits par les compatriotes du maroquinier Capo Bianco (paire de chaussures portée exclusivement par Jô Balard et dont la valeur obligeait le porteur à la garder dans un coffre à la banque). Donc les citoyens du pays découvert par Pierre Savorgnan de Brazza étaient, en plus, à l'Université de l'élégance tandis que les autres Africains traînaient encore au collège. On l'aura compris, la sape est une école. Il y a des classes, des niveaux. Brazzaville était une Université. Ce qui suppose que Kinshasa avait le niveau du Lycée, voire du collège. L'opinion établit ce classement pour couper court à la fausse représentation qui avait élu roi de la sape Papa Wemba, un Kinois. Or ce mouvement social avait historiquement pour origine Brazzaville et, très précisément Bacongo, selon Justin-Daniel Gandoulou (1984) (Entre Paris Bacongo – Centre de création industrielle - Centre Georges Pompidou).
La rivalité des groupes de musique était parallèle à celle des sapeurs. Chaque groupe avait son sapeur attitré, représentatif de toute l'agglomération. Les sapeurs de Moungali Godérick Malonga (paix à son âme), Agoumaré, Franck Louya, Servais Bakoula, Color représentaient les teen-agers de Zimbabwé dans le club Bataringué (summum de l'exubérante exhibition)
A Poto-Poto Ndimbola pouvait compter sur sa danse « O Ya Sox » de la célèbre marque vélo Solex très prisée par les sapeurs de l'époque et Dona-Dona dont le look mettait en péril la suprématie des sapeurs de Moungali. Et pourtant Dona-Dona s'approvisionnait dans la mine vestimentaire de Moungali. Le filon de Moungali avait lui-même des ramifications jusqu'à Bacongo, autre théâtre sauvage de l'élégance et du look vestimentaire.
A Ouenzé, dans la zone de l'école Saint Michel de Ouenzé, avec l'avenue des Chars comme ligne Maginot de l'élégance et de classe à l'opposé de la Sape traditionnelle. Des figures comme Gontard, Clech sortaient de l'immense lot des cracks de cet arrondissement. C'était le règne des « Tontons Leaders ». C'étaient, cinq garçons dans le vent, non violents, élégants et surtout, tombeurs d'âmes et autres c½urs sensibles, où l'on trouvait entre autre, Romao, Rock, God et Black aujourd'hui officier supérieur des Forces Armées Congolaises ; comme quoi, l'état d'esprit de l'époque qui était très festif mais très libertaire surtout, tourné vers l'émulation, n'a jamais empêché toute ou partie de cette génération à ne pas se consacrer aux études, à se lancer dans les « affaires », dans le commerce, de se lancer en politique. Bien au contraire. C'est parmi cette génération à la culture citadine que se recrute aujourd'hui une partie de l'élite du pays ; une élite qui avait intériorisé la célèbre chanson de Mavouéla Somo de Yoka Lokolé qui fustigeait les villageois qui voulaient marcher sur les Kinois : « Ba wouta ba koma ko tombola mapéka ». A Brazzaville, la jeunesse mettait un point d'honneur aux études et ne voulait nullement être supplantée par les « Yaka noki noki » ! Qu'en est-il aujourd'hui ?
Epilogue
Rapha Boundzéki, musicien qui fait partie de la génération des années 1980 a sorti un dernier album au nom fulgurant de « sapologie ». Ce néologisme résume nos propos sur les groupes de rivalité en matière de sape. Brazzaville y est opposée à Kinshasa et le Congo-Brazzaville au reste de la sape tandis qu'au c½ur de Brazzaville fonctionnent tout aussi des rivalités conflictuelles (parfois aussi consensuelles) entre clans de sapeurs. D'ailleurs un intervenant, Frikoum, lui aussi ancien sapeur, a le tour de force d'esquisser une « théorie » ethnographique des parentés entre sapeurs des différentes zones d'influence de Brazzaville. Frikoum a également fait le lien entre le groupe de musique Zimbabwé et le phénomène de la sape du milieu des années 1970. Dans ce clip DVD produit par Max Toundé, les propos sont acerbes et assez narcissiques quant au leadership africain de l'esthétique vestimentaire congolaise. Un aîné en la matière, Jean-Pierre Massengo Fonctionnaire, a eu des propos particulièrement venimeux en coupant court à la polémique que l'opinion voudrait à tout prix établir entre Kinshasa et Brazzaville en matière de représentations de l'image du sapeur idéal. Exit les Kinois (selon Massengo Fonctionnaire) : « eux c'est la musique, la sape c'est nous. » tranche un intervenant. « Wemba, Eéménéya et Défao font partie du mouvement de la Sape » rectifie Jô Balar etc.
En un mot, les groupes de musique des années 2000 ont bénéficié des nouvelles technologies de la communication, chose qui relevait de l'utopie dans les années 1970. En vérité rien n'a changé sous le soleil congolais, sauf que les mouvements sociaux d'aujourd'hui ont acquis une visibilité grâce justement aux nouvelles technologies. Quant aux situations sociologiques des années 1975, années glorieuses, il ne nous reste que la mémoire et quelques images pour rendre témoignage.
Quand on sait que rien n'est plus traître que la mémoire, avons-nous été fidèles dans cette retranscription des faits ?
Dossier réalisé par : Paul Soni - Benga & Jean Senga
Paris, Juin 2006